Les V de Virginie

Pour Evo, il y a du monde au balcon

Publié par   : Bolivianita le  : décembre 7, 2009

Veillée

Du balcon du Palais présidentiel, Evo Morales salue ses supporters massés sur la plaza Murillo.

Dans une ambiance bon enfant et débordante d’émotion, les habitants de La Paz ont fêté, hier soir, la large victoire d’Evo l’indien au premier tour de la présidentielle.

La plaza Murillo ne roucoule plus, elle scande. Au pied du Palais présidentiel, « el Palacio quemado » (palais brûlé, en référence aux coups d’Etat qui l’ont tant de fois ébranlé), plusieurs centaines de supporters du président réélu ont chassé le tapis de pigeons qui recouvre habituellement ce lieu de rassemblement historique. Parés d’écharpes, casquettes, bonnets ou tee-shirts à l’effigie d’ « el Evo », ils attendent, depuis l’annonce des résultats, vers 18 heures ce dimanche 6 décembre, de lui faire le triomphe qu’il se doit. « Evo de nuevo ! Evo de nuevo !» (Evo de nouveau), crient les centaines de drapeaux agités sous le balcon. Le rouge-jaune-vert célèbre la Bolivie, les carreaux multicolores (le Whiphala) les indigènes, le bleu et blanc le MAS (Movimiento al Socialismo, le parti présidentiel), qui a lui remporté les élections législatives.

Majorité absolue. A 22 heures, Evo Morales Ayma, premier président indigène en 184 ans d’indépendance, apparaît, vêtu de sa modeste blouse noire habituelle. Fort de 63% des voix récoltées (chiffre qui sera confirmé demain par la Cour nationale des élections), il promet d’ « accélérer le processus de changement de la Bolivie », de conduire la « Révolution démocratique et culturelle » à son terme, d’agir dans chaque village du pays. Car le président a désormais en sa possession les deux outils nécessaires à une profonde mutation du pays : le gain de la majorité absolue au Sénat (24 sénateurs sur 36, soit les deux-tiers indispensables), qui lui faisait défaut lors de son premier mandat, et une nouvelle constitution, adoptée par référendum à 62% en janvier 2009.
Le nouveau texte prévoit 100 lois fondamentales sur le pouvoir judiciaire, les médias, la corruption ou encore le secret bancaire, mais son caractère exceptionnel repose sur le pouvoir qu’il accorde à la population indigène, qui représente environ 60% de la population. Un pouvoir et un droit : celui à l’autodétermination. Les membres des communautés (les principales : quechua, aymara et guarani) pourront déterminer librement leur mode de gouvernement en fonction de leurs pratiques traditionnelles, faisant ainsi disparaître l’autorité municipale.

Comandante. Au discours énergique et plein d’espoir répondent des Boliviens soulagés et profondément conquis. « On savait qu’el Evo allait être réélu, mais sans la majorité, c’était pas la peine, explique Rafael. On ne pouvait pas continuer à faire les choses à moitié comme ces quatre dernières années. » Pour Rosa, Evo a « un cœur. Il est bon et c’est le plus important. On ne veut pas être gouvernés par des politiciens qui ont de mauvaises intentions. » L’hymne fait lever les bras, serrer les poings et briller les yeux. Une chanson traditionnelle bolivienne accompagne ensuite le feu d’artifice, avant qu’une partie des supporters se dissipe, laissant les autres danser au pied de la scène où se succèdent, au micro, chants, guitare, manifestations de joie, discours et flûtes de pan. De temps en temps, le Comandante Che Guevara rythme la valse des drapeaux.

Aphone. A La Paz et El Alto, sa banlieue ouvrière, Evo Morales a récolté, selon le quotidien La Razon, 77% des voix. Un raz-de-marée qui n’a eu aucune conséquence sur la tranquillité de la ville : du matin et l’ouverture des bureaux de vote jusqu’au cœur de la nuit, aucun incident n’a été à déplorer, ni par la police ni par les observateurs internationaux, débauchés pour contrôler le bon déroulement du scrutin.
Ce dimanche, la capitale a même recouvré un visage tel que seule une élection présidentielle peut le façonner. Ce dimanche, La Paz était aphone. Les petites rues commerçantes, d’habitude grouillantes, n’étaient empruntées que par quelques touristes hébétés de les arpenter sans se faire klaxonner, tandis que des groupes de cyclistes, d’échassiers ou des enfants en trottinette dévalaient les grandes artères avec un sentiment affiché de liberté. Pas de transports, pas de magasins, pas de cafés, les Paceños semblent retenir leur souffle. Seule la plaza Murillo était peuplée de pigeons, et d’impatients prêts à exploser leur joie.

Virginie TAUZIN

LES RESULTATS DE LA PRESIDENTIELLE :
Evo Morales Ayma (MAS) : 62,5 %
Manfred Reyes Villa (PPB-CN) : 27,6 %
Samuel Doria Medina (UN) : 6,1 %
René Joaquino (AS) : 2,5 %
Les quatre autres candidats obtiennent entre 0,3 et 0,5 %.

A SAVOIR :
- Le Mas obtient également 84 députés sur 130 au Parlement.
- Les quatre départements appelés à voter pour ou contre l’autonomie administrative, Santa-Cruz, Beni, Pando et Tarija, l’ont tous plébiscitée, avec des scores allant de 57 (Pando) à 71% (Santa-Cruz).

Pourquoi Morales va (encore) dévorer l’élection bolivienne

Publié par   : Bolivianita le  : décembre 5, 2009

Victoire

Rassemblement en faveur d'Evo Morales le 3 décembre à El Alto, à 12 kilomètres de La Paz

Le 6 décembre, Evo Morales sera, sauf surprise et dès le premier tour, réélu président de la Bolivie. Le premier président indigène du pays a réussi à imposer, depuis 2005, une « Révolution démocratique et culturelle » et, malgré les multiples contestations qui ont jalonné son mandat, jouit toujours d’une popularité exemplaire et ne trouve pas d’adversaires à sa mesure.

Personne en Bolivie ne doute de la réélection d’Evo Morales, ancien « cocalero » syndicaliste de 50 ans, à la tête du pays. Pas même ses adversaires, qui affichent dans tout le pays la mine forcée de ceux qui font campagne dans le vent, et qui se font parfois renvoyer à coups de tomates volantes, comme Manfred Reyes Villa, le candidat du mouvement de droite PPB-CN (Plan Progrès pour la Bolivie-Convergence nationale), le 18 novembre dernier à La Paz. Le scénario de 2005 est donc en passe de se reproduire : le candidat du MAS (Mouvement pour le Socialisme) est crédité, selon un sondage Ipsos-Apoyo pour le journal La Razon du 30 novembre, de 55% des voix, Reyes Villa de 18%, et Samuel Doria Medina (candidat de Unité nationale, centre), de 10%. Il y a quatre ans, Morales l’avait emporté avec 53,7% des voix au premier tour.

« Aujourd’hui, nous sommes tous présidents. » Les raisons de cette écrasante domination sont multiples. En premier lieu, Evo Morales bénéficie du soutien d’une grande partie de la population indigène, qui représente 60% des Boliviens, et rallie, seulement à La Paz, la capitale, et El Alto, sa banlieue ouvrière, 30% de son électorat. Il faut se figurer, comme l’écrit Pablo Stefanoni, directeur de l’édition bolivienne du Monde diplomatique, ce que représente, dans ce pays où la première marche indigène pour la revendication des droits a seulement eu lieu dans les années 90, ce président : « La formule « Aujourd’hui, nous sommes tous présidents », qu’a l’habitude de prononcer Morales, est plus qu’une expression de démagogie électorale. Comme le signale Carlos Augusto Montenegro, de l’institut Ibope, « Quand Lula est entré dans le carrosse de la reine d’Angleterre, son village entier, le Nord-Est entier, sont entrés avec lui. » Des effets similaires se vivent en Bolivie avec le premier président indigène. »

Case prison. En second lieu, l’élection de 2005 a totalement désarçonné la droite. PODEMOS (Pouvoir démocratique et social) ne présente pas de candidat en 2009, pas plus que le MNR (Mouvement national révolutionnaire), parti historique longtemps resté au pouvoir. Aujourd’hui, ses deux adversaires les plus « sérieux », Manfred Reyes Villa et Samuel Doria Medina, sont à la tête de mouvements crées en vue de l’élection présidentielle, dépourvus de programme cohérent et fondés sur l’argument outrancier « Evo populiste », argument qui a d’ailleurs tendance à s’essouffler. Ils ne jouissent ainsi d’aucune légitimité et ne réussissent à convaincre que les farouches opposants au dirigeant indigène. Que le futur potentiel vice-président de Reyes Villa fasse campagne depuis la prison, où il réside depuis le massacre d’indiens en septembre 2008 dans la région du Pando, et que Reyes Villa lui-même fasse l’objet de poursuites pour sa gestion passée de gouverneur régional de Cochabamba, ne doivent certainement pas jouer en faveur de ce dernier. Cette semaine, Morales a promis, si les législatives lui accordent la majorité au Parlement et donc le contrôle du pouvoir judiciaire (qu’il entend par la suite rendre indépendant), d’envoyer Reyes Villa rejoindre son copain à la case prison.

Deux tiers. Le véritable enjeu de ces élections réside donc dans le contrôle du Sénat : le parti de Morales a besoin de recueillir les deux tiers des sièges à la chambre haute pour pouvoir appliquer la nouvelle constitution, adoptée par référendum à 62% en janvier 2009 et « à tonalité étatique, indienne et laïque ». Lors du premier mandat de Morales, cette dernière a mis du temps à être adoptée, l’opposition détenant la majorité et bloquant la marche en avant vers la « Révolution démocratique et culturelle » sur laquelle il a été élu.

Si yo puedo. Malgré cela, le bilan de Morales s’avère plutôt positif, si l’on considère qu’un nombre significatif de ses promesses a été tenu. Maria, militante au MAS : « Evo est admirable, c’est un bourreau de travail et tout le monde le sait en Bolivie. Il se lève à 5h du matin et se couche parfois à 3h la nuit suivante. Il est présent pour le peuple, se rend dans les villages. Il n’a pas eu un seul temps mort de tout son mandat. On ne peut pas dire qu’il n’a pas tenu ses promesses. » Parmi les réformes les plus symboliques : la nationalisation du gaz, en 2006, entreprise sur le principe du refus de l’ingérence (américaine). Economiquement, Morales s’est même attiré, il y a peu, les louanges du Fonds monétaire international pour sa « politique macro-économique judicieuse » de discipline budgétaire, qui a permis la redistribution des bonus sociaux.

Mais c’est socialement que la Bolivie a entrepris un véritable tournant. La santé et l’alphabétisation, placées au cœur du projet de développement du pays, ont connu des avancées sensationnelles, mais qui n’auraient pas pu voir le jour sans l’aide des alliés vénézuelien et cubain. Grâce à des accords avec leurs dirigeants, les deux pays ont envoyé des médecins volontaires dans les zones rurales, ainsi que 177 formateurs à la méthode cubaine d’alphabétisation Si yo puedo. Selon l’Unesco, le pays le plus pauvre d’Amérique latine est sorti de l’analphabétisme : le programme, sur deux ans, a permis à la Bolivie d’atteindre un taux d’alphabétisation de 97%, supérieur à celui du Chili. Autre exemple : une « rente de dignité » de 200 bolivianos (20 €) par mois est versée aux plus de 60 ans.

Ahmadinejad. Le premier mandat d’Evo Morales n’a cependant pas été sans heurts. Lui qui promettait une présidence sans morts, afin de marquer la rupture avec ses prédécesseurs, en compte à ce jour 52, survenus en majorité lors de manifestations d’opposition à ses réformes. Contesté, voire détesté dans les régions de l’est du pays (Santa-Cruz, Tarija, Beni, Chuquisaca), plus riches et métissées et où se situent une considérable partie des ressources, Morales est accusé d’enfoncer la Bolivie dans la pauvreté et de l’isoler du reste du monde.

Ses alliés, que la Bolivie peut compter sur les doigts d’une main, ne sont pas forcément les plus fréquentables. Outre le Venezuela et Cuba, Morales bénéficie du soutien de Mahmoud Ahmadinejad, le président iranien, qu’il a reçu le 24 novembre dernier à La Paz, mais aussi de la Russie et de la Biélorussie, l’une des dernières dictatures d’Europe, ce qui place la Bolivie en bonne position sur l’« axe du mal » brandi par les Etats-Unis.

Ces alliances, « nécessaires, pour Carmina, militante au MAS, afin de faire front face aux Américains trop souvent pilleurs et installateurs de dictatures », est perçu au contraire comme une tragédie pour d’autres : « Depuis qu’Evo a bloqué les échanges commerciaux avec les Etats-Unis, nous perdons beaucoup. Je connais des entreprises qui ont coulé », raconte Iris, qui vit dans la Zone sud, le quartier de La Paz où résident les classes moyenne et privilégiée. Juan, réceptionniste, explique : « Si je ne vote pas pour Evo, c’est parce qu’il est l’ami de Chavez, qui est un dictateur. C’est même son petit chien. Tout ce que fait Chavez, Morales le fait. Ca affaiblit la Bolivie, qui ne peut pas s’affirmer comme un Etat indépendant et fort. » Comme beaucoup, Fernando, chauffeur de taxi, pense que « le discours d’Evo crée des antagonismes et encourage le racisme » : l’Occident de l’Altiplano, pauvre et indigène, contre l’Orient amazonien, riche et blanc. « Pour moi, Evo est le président des indigènes, pas des Boliviens », ajoute-t-il.

Malgré la forte aversion qu’il suscite à l’est, Morales a fait campagne sans la moindre résistance, ce qui relève du spectaculaire si l’on considère les violentes manifestations qui ont entaché ces quatre dernières années, et la propension traditionnelle des Boliviens à la protestation. Sa réélection est même synonyme de stabilité pour un pays qui enregistre des records en matière de coups d’Etat. Morales continuera d’incarner la « refondation » indienne et démocratique pendant au moins cinq ans.

Virginie TAUZIN

LES AUTRES SCRUTINS

Outre la présidentielle et les législatives, d’autres scrutins sont organisés ce dimanche 6 décembre en Bolivie :

  • Les départements de La Paz, Cochabamba, Chuquisaca, Oruro et Potosi votent pour ou contre une administration autonome départementale.
  • Douze municipalités votent pour ou contre l’abandon de la structure politique en faveur des indigènes, un fonctionnement traditionnel dans lequel les principales décisions sont prises en assemblée publique.

En avril prochain, les Boliviens voteront pour élire leurs maire, gouverneur et membres des assemblées régionales.

Frère d’âmes

Publié par   : Bolivianita le  : avril 26, 2009

Vadrouille

Frédéric Tonolli s’est immergé parmi les Tchouktches, population déclinante de l’extrême est de la Russie. Un constat de désespoir, un film, et une marque inexorable au fond de l’âme. Pour ce réalisateur-baroudeur aux origines venues d’Arménie, chaque homme mérite qu’on pose sur lui un regard égal. Avec un faible pour les destins fébriles de ce monde.

Frédéric Tonolli en Tchoukotka (F. Tonolli)

Frédéric Tonolli en Tchoukotka (F. Tonolli)

Et si le silence devait perdurer ? Qu’il perdure. Un nom, un film et un regard suffisent : Frédéric Tonolli, La Mort d’un peuple, les dernières chasses des seigneurs de Béring, et l’intrigante fusion, en deux sombres globes, de la tendresse, de la blessure et de la révolte. Le reste on oublie. La peur, le froid, la baleine étripée… Autant se taire et lire ce qui s’éternise en lui : le destin des Tchouktches. Frédéric Tonolli a passé, en tout, presque trois années avec ce peuple de l’extrême est de la Russie, sur les rives de l’océan Arctique et de la mer de Béring, à Ouélen, en Tchoukotka, région autonome. Par temps clair on y voit l’Alaska. Là, dans ce petit village de moins de 800 âmes, cohabitent Russes venus au temps de l’URSS, Tchouktches, un peuple ancestral qui se nourrit de la mer et de la toundra et, par intermittence, Frédéric Tonolli. Depuis le premier contact, en 1995, le réalisateur a trouvé sa place parmi l’équipage de chasseurs et la famille d’Andreï, fil rouge de La Mort d’un peuple. « Je n’ai jamais projeté de travailler là-bas sur quinze ans », dit-il. Mais une place l’y attendait, alors il revenait. Sur tout ce temps, il n’a pu que constater l’abandon de ce peuple et de sa culture, les dégâts de l’alcool, la détresse, les disparitions, l’agonie.

Chasse au morse. Pour « Frédo », la fraîche cinquantaine tutoyeuse et clopeuse, panoplie blouson de cuir-boucle d’oreille-cheveux dans le cou, faire de l’image est très tôt une évidence, tourner dans le monde bientôt une réalité. Le déclencheur ? Le tremblement de terre arménien de 1988. De la guerre du Karabagh il revient ensuite avec Le Sang des montagnes, Grand prix du FIGRA (Festival international du grand reportage d’actualité) en 1995. Tonolli, comme son nom ne l’indique pas, a deux grands-parents arméniens. Un pied en Arménie (et plus largement en ex-URSS), l’autre à Paris, mais l’esprit partout. Ethiopie, Afrique du Sud, Caucase… A la manière d’un ethnologue, il s’implante, il n’attend rien, ne sait rien, se tait, observe, apprend, se laisse devenir et se fond. Pour vivre à Ouélen, « je lisais des bouquins de botanique, d’autres sur les oiseaux, pour bien comprendre. C’est un minimum. » Là-bas, il vit comme tout le monde : pêche pour se nourrir, embarque pour la chasse au morse, partage sa vodka. Il devient l’ami des uns et l’ennemi des autres. Il admire Malaurie (1) et Rouch (2), mais ne se revendique pas de la même trempe : pas plus chercheur que journaliste ou performeur. « Anti-Nicolas Vanier (3) », qu’il se décrit, ou juste « performeur sentimental », si on veut. Sa tendresse, il la dispense à tous les hommes. Il raconte : « J’étais au Karabagh pour dire que le gouvernement de l’Azerbaïdjan, c’est des enculés, et puis je me suis retrouvé à la table d’Azéris. C’étaient des hommes. Je me suis dit : “il n’y pas de camp pour le malheur”. »

« Grosse cuite ». Frédéric Tonolli se tait toujours quelques fois. S’il pense aux Tchouktches ? Oui, toujours. Tiens, l’autre nuit, il a rêvé d’une mort là-bas, alors il a téléphoné (4), pour être sûr. Des amis, il en a déjà perdu plusieurs, des égarés, dépouillés, noyés. La fêlure dans ses yeux vient de cet « ethnocide », et puis aussi de l’amour, parce que « c’est très lourd, d’aimer. C’est toi qui ouvre la boîte, personne ne t’a rien demandé. Quand tu t’en vas tu laisses les gens, tu t’accuses d’abandon. »
Au retour, parce que « tu ne peux pas emporter la misère avec toi », passage obligé par un « sas » sous forme de « deux-trois jours d’errance », de « grosse cuite », de « pétage de plombs ». Aux siens il parle très peu, impossible. Même sollicité par la presse avant la diffusion, le 1er mai, de son reportage dans un hors série de Thalassa, le réalisateur ne fait pas d’entorse à sa politique du mystère. Pas de détail croustillant, pas de jeu de star, rien qui surpasse le simple rôle de l’homme qui regarde les hommes. Et qui s’engage : « Je retournerai à Ouélen d’ici deux-trois ans. J’ai été trop loin. Maintenant il faut aller jusqu’au bout. » Jusqu’à sa mort. « Il y a deux lieux que je n’abandonnerai jamais : la Kchoukotka et l’Arménie. »

Annuaire. Depuis 1994, le réalisateur retourne toujours voir la petite mamie au Karabagh. La même année, il est coincé à Anadyr, la capitale de la Tchoukotka, dans l’attente de l’autorisation de rejoindre Ouélen. Le projet est compromis, la tension monte. Sur la plaque d’un bureau : Balakian, procureur de la République à Anadyr. Quelques mots d’arménien suffisent à créer un lien. Depuis, le passage est facilité. « Monsieur Balakian n’avait jamais oublié d’où il venait », raconte Frédéric. Du coup, il lui est arrivé, dans une portion du monde ou une autre, de chercher les « -ian » dans l’annuaire pour se sortir d’une situation délicate. De l’Arménie il retient aussi la cuisine et « l’amour pour les petits peuples ». A s’en émouvoir il s’est un peu brûlé le cœur, mais c’est pas grave, c’est indéfectible ces trucs-là. Et si la dernière cigarette avait des allures de pensée grillée sur la banquise ?

Virginie Tauzin

(1) Jean Malaurie, ethnologue, écrivain et défenseur des minorités arctiques.
(2) Jean Rouch, ethnologue rendu célèbre par la pratique du cinéma direct et ses films ethnographiques, en particulier sur les tribus africaines comme les Dogons du Mali.
(3) Aventurier réalisant des exploits dans le grand nord.
(4) Il est toujours possible de téléphoner aux Russes de Ouélen et de prévoir un rendez-vous avec un Tchouktche.

LA MORT D’UN PEUPLE

A voir le vendredi 1er mai dans un hors série spécial de Thalassa
A l’époque soviétique, tout le monde est salarié à Ouélen, et les Tchouktches avaient même abandonné leurs chasses. Quand l’empire se défait, Moscou ne répond plus, et les salaires ne sont plus versés. Les seigneurs de Béring renouent avec leurs traditions, leurs croyances et leur lien sacré avec la nature et les animaux. Mais le Nord est laissé à l’abandon et la misère s’abat sur le village.
Depuis l’an 2000, Roman Abramovitch, l’homme le plus riche de Russie, est gouverneur de la Tchoukotka. La région se transforme, les salaires sont enfin versés.
Mais une grosse partie de cette somme passe dans l’achat d’alcool, arme meurtrière pour cette population, qui ne peut pas l’assimiler.
Le désespoir est aussi liée à la perte du passé. Voilà un peuple riche d’une culture et de traditions millénaires, qui a toujours vécu de la chasse et survécu aux conditions climatiques extrêmes sans vestes polaires, qui n’avait ni chef ni autorité, et qui doit désormais demander aux garde-côtes l’autorisation de sortir en mer… Depuis peu, la viande n’est plus partagée par la communauté, mais vendue sur la place du marché pour quelques roubles. Et Ouélen devient un nouveau terrain de jeu pour touristes fortunés qui y font escale en paquebot de croisière.
Aujourd’hui, ce peuple marqué par la colonisation russe et la découverte de l’alcool, perd son identité. Année après année, la mort s’est immiscée dans cette communauté. Départs, maladies, désespoir et suicides sont devenu le quotidien d’un peuple résigné.
Frédéric Tonolli

FREDERIC TONOLLI, BIO ET FILMO

Né en 1959, Frédéric Tonolli est caméraman et réalisateur. Il a écrit et réalisé de nombreux documentaires pour les chaînes publiques et collaboré à des émissions comme Faut pas rêver, Thalassa ou Envoyé spécial.
Plusieurs de ses documentaires ont été primés :
- Les Seigneurs de Béring, prix Albert Londres 1996
- Le sang des Montagnes (sur la guerre du Karabagh), Grand prix du FIGRA 1995
- Le Roi des rois, les derniers rastas, festival du scoop d’Angers 1998
- Majorette un jour, majorette toujours, Grand prix du documentaire de Sète 2000
- La Brigade du bout du monde (Béring), Grand prix du FIFRA 2000
- Les 9 lunes de Béring, Prix du Jury FIGRA 2003
- Les Enfants de la baleine, Meilleure image FIGRA 2008 et Grand prix du film de mer 2008
Publication, en 2007, de Les Enfants de la baleine, aux Editions la Martinière.

Martine relance de 50

Publié par   : Bolivianita le  : janvier 24, 2009

Virtuel

La Première secrétaire du Parti socialiste, Martine Aubry, mise sur un « contre-plan » de relance pour revenir dans la partie.

« A période extraordinaire mesures extraordinaires. » C’est ainsi que Martine Aubry a justifié l’ampleur et la précision du plan de relance de l’économie qu’elle a présenté, mercredi 21 janvier, au siège du Parti socialiste. Un plan de riposte. Le 4 décembre dernier, Nicolas Sarkozy annonce une aide de l’Etat à hauteur de 26 milliards d’euros. Martine Aubry, elle, en propose 50. Une prime de 200 euros aux ménages modestes alloués par le chef de l’Etat ? La première secrétaire réplique par 500 euros. «Notre relance est axée sur le pouvoir d’achat, quand celle de Nicolas Sarkozy ne dit rien sur la consommation. Son plan est totalement insuffisant dans ses montants et totalement déséquilibré dans sa structure. »

Devant la presse, Martine Aubry a défendu un « plan d’urgence », « massif » et « équilibré ». Sur dix-huit mois, elle préconise, pour les salaires, l’attribution de plus de 23 milliards d’euros. « Soit autant que ce que dépensera Nicolas Sarkozy en totalité ». L’autre moitié, près de 26,6 milliards, ira à l’investissement. Majoration de 500 euros pour les bénéficiaires de la prime pour l’emploi donc, augmentation du SMIC de 30 euros nets, baisse de la TVA à 18,6%, majoration de 10% des allocations logement, gel des suppressions de postes dans les hôpitaux et la fonction publique : autant de mesures sociales qui figurent déjà dans le programme socialiste mais qui, dans ce contexte de «crise d’une gravité jamais atteinte», rendent au PS des couleurs longtemps javellisées.

Béquille. Lorsqu’il s’agit de crise, le PS sait de quoi il parle. Dernier aperçu en novembre dernier, quand Martine Aubry est laborieusement élue première secrétaire, face à Ségolène Royal. Boiteux depuis 2007, le parti s’appuie sur ce « contre-plan » comme sur une béquille. D’ailleurs, Martine Aubry dit de cette première initiative qu’elle « marche sur ses deux jambes ». La patronne du PS a, dans la foulée, attaqué le président UMP de l’Assemblée nationale, Bernard Accoyer, estimant que ce qui s’est passé dans la nuit de mardi à mercredi dans l’hémicycle était « très grave ». « Dans quel pays sommes-nous ? », a-t-elle demandé, alors que les députés socialistes ont boycotté l’hémicycle dans le cadre de la réforme sur le travail législatif.

Même signe de bon rétablissement, le plan de relance ne fait pas fait l’unanimité au PS. Dans un communiqué, le sénateur-maire de Dijon, François Rebsamen, proche de Ségolène Royal, a critiqué un « contre-plan qui ne présente aucune grande idée novatrice », et « condamné à rester virtuel ».

Virtuel, bien sûr, puisque, comme l’a annoncé Martine Aubry en introduction de sa présentation, il s’agit de « ce que nous ferions si nous étions au pouvoir ». Dominique Paillé, conseiller auprès du président de la République, a fustigé un plan qui « prend délibérément le parti d’une relance par la consommation qui a toujours conduit à l’échec ». Qu’importe. Sûre d’elle, offensive, Martine Aubry est de plain-pied dans la partie. Plus qu’une béquille, ce « contre-plan » symbolise, pour elle pour ses proches, « un tremplin ».

Un bistrot s’est arrêté là

Publié par   : Bolivianita le  : janvier 23, 2009

Voltige

Au cœur de Saint-Germain-des-Près, c’est un lieu contournable. Chez George, bar à vins de la rue des Canettes, on n’entre pas par hasard : la façade ne fait pas du gringue. Seules les âmes curieuses y pénètrent ; les plus rêches s’angoissent vite du vide du jour et du ras-bord de la nuit.

Passons la porte avant la tombée du jour. On serait dans l’unique bistrot d’un village qu’on n’y verrait pas la différence. Tables, tabourets et zinc sont de bois frais et mou, le sol de mosaïque noir et blanc, les murs de tôle marron et de caillasse. A ce décor de peu répond un silence recherché : les échecs se jouent dans la concentration, les journaux se lisent dans la clairvoyance et les livres dans le rêve. Pourtant, des voix s’échappent des portraits alignés au-dessus des têtes. Georges Moustaki, Anne Vanderlove, Georges Chelon, Alain Souchon, ont chanté là ; les frères Jolivet, Romain Bouteille ou Anne Roumanoff y ont débuté. « Avant, raconte Hugo derrière son bar, Chez George était un cabaret. Plus de cinq cents artistes se sont produits ici. » Il y a une dizaine d’années, la préfecture de police l’a fermé, « à cause du bruit qui filtrait. » Les murs du bar à vins ne sont pas anti-joie. Ce sont les mêmes qu’en 1952, quand George – Abb de son nom – s’est établi. S’il a quitté les lieux en 1999, sa famille est restée.

Saucisson. Hugo est le petit-fils. Sa mère, Nicolette, ses frères et sœurs et lui laissent l’esprit de George tourner dans son bar. La mode ne passera pas par lui. Les produits, les prix, et les clients, tout est d’époque : à midi c’est toujours œufs au plat, le verre de rouge toujours à deux euros, et au comptoir, Guy, Denis, Larbi et leurs copains. Entre le milieu et la fin de la journée, ils vont et viennent, se croisent, bavardent. « On échange deux-trois conneries, dit Guy. Pas besoin de se donner rendez-vous. Quand on vient, on est sûrs de rencontrer quelqu’un qu’on connaît. » Avec ses cheveux blancs et longs, ce voisin traîne quarante ans de George et autant de révolte soixante-huitarde. Dans son « lieu de cœur » ou sa « deuxième maison », il a pris l’habitude de faire le service. La famille Abb laisse tout au bon vouloir de ses clients – une envie de saucisson et Jimmy, le serveur officiel, va jeter un coup d’œil dans le frigo – et ne cherche jamais la reconnaissance. L’idée ne lui viendrait pas de se vanter du titre de meilleur bar du monde attribué, en 2006, par le quotidien anglais The Guardian.

Cirque. Passons la porte dès la nuit tombée. La fête est au bout du petit escalier de bois, dans la grotte étriquée qui n’ouvre qu’à 19 heures. La dernière marche est franchie et plus rien ne ressemble à ce qui existe à l’extérieur. C’est tout mélangé. C’est une foire, un cirque. Les corps du soir, plus fringants que ceux du jour, sont des danseurs et des chanteurs et des voltigeurs. Tables de bois et banquettes rouges acceptent le folklore. Les verres, jonchés ça et là, titubent entre les pas. Le vent qui souffle vient d’Israël. Il balaye l’Est de la Pologne au Kazakhstan, de la Russie au Liban. Il pousse à la chorégraphie et au bras dessus bras dessous. Rabbi Jacob et Bella Ciao sont des hymnes, le chandelier à sept branches derrière le tourne-disque est un symbole. Plus tard, le téléphone pleure en hébreu ou en yiddish, on ne sait pas, et on voudrait mourir sur scène. Bouteilles de vin en guise de micro, un instant chacun devient Brel, Brassens ou Piaf. Plus rien n’a d’importance : ni le manteau roulé en boule quelque part, ni les gouttes de blanc éjectées des farandoles, ni la sueur échangée d’âme à âme. Ce survoltage a l’étrange goût de la clandestinité. Chez George, c’est un peu un secret.

Vide

Publié par   : Bolivianita le  : décembre 12, 2008

Les V de Virginie sont vides depuis des semaines, mais celui de vocation n’est pas ébranlé. Il s’agit toujours de journalisme, bien sûr. Il ne sert pour le moment que mon boss et ses copains. Quand je les quitte, autre chose m’accroche. Et les I de Virginie s’allongent…

Publié par   : Bolivianita le  : novembre 10, 2008

Vingt.

Novembre. Je cherche, j’anticipe, je solutionne. Et j’idéalise, car j’ai vingt ans. Rendez-vous en décembre.

Mesrine au paradis

Publié par   : Bolivianita le  : octobre 26, 2008

Viril

Première partie percutante du diptyque consacré à la vie de Jacques Mesrine, interprété par un Vincent Cassel troublant.

Mesrine, l’instinct de mort est un film que l’on regarde les sourcils froncés et la mâchoire serrée jusqu’au mal de crâne. Première scène et l’on souffre déjà : 2 novembre 1979, la voiture s’avance vers la porte de Clignancourt, Jacques Mesrine va tomber. Le premier volet de l’adaptation par Jean-François Richet de l’autobiographie du célèbre bandit, parue en 1977 depuis la prison de la Santé, est une succession de scènes haletantes et éprouvantes.
Le point de départ de son histoire, c’est les tortures en Algérie. Mesrine baisse la tête. Sommé, il la relève pour tirer et pour toujours. Par opposition à la faiblesse d’un père complaisant durant l’occupation allemande, Mesrine sera l’arrogant qui dira “Je ne mourrai pas tant que je ne l’aurai pas décidé“. Braquages, meurtres, prison, évasion, du très spectaculaire à l’américaine (la réalisation est d’enfer). Mais la tension extrême réside dans une gueule. Les traits grossiers de Cassel sont des capteurs, ses regards des coups de poignard, et le tout désarme complètement.
Au final, si on ne l’a pas vécu, on a du mal à croire que la France des années 70, en consacrant Jacques Mesrine ennemi public n°1, ait voulu l’envoyer en enfer. On s’imagine plutôt que le bras d’honneur qu’il a brandi au pays devait bien faire rigoler. Parce que dans L’instinct de mort, l’homme et son histoire sont tout simplement fascinants, et comme c’est à peu près ce qu’il reste de Mesrine aujourd’hui -un mythe, sinon pourquoi tant de tapage autour de sa sortie ?-, le film est réussi.

Les vœux bandés de Tel Aviv

Publié par   : Bolivianita le  : octobre 25, 2008

Verrouillage

The Bubble, d’Eytan Fox

Tout commence au barrage de Naplouse, quand Noam, jeune soldat israélien, croise lors d’un contrôle le regard d’Ashraf, un Palestinien. L’attirance naissante entre les deux hommes semble sans avenir. Pourtant, à Tel Aviv, ils vivront leur passion au grand jour. Car la Bulle, c’est Tel Aviv, ainsi surnommée par les Israéliens. Un lieu de plaisir et de légèreté, où il fait bon être homosexuel, artiste et de gauche. La jeunesse fume des joints et sort dans les clubs, préfère se consacrer à sa vie sentimentale plutôt qu’aux conflits politiques, même s’il lui arrive d’arborer des tee-shirts antimilitaristes. Ashraf, rebaptisé Shimi et relooké en Israélien branché, s’installe avec Noam et ses deux colocataires, Yali, gérant de café homo et Lulu, vendeuse dans une boutique de savons en tous genres, même arabes.

Dans ce film aux allures d’Auberge espagnole, coloré, parfois comique, où l’on chante et l’on danse, Aytan Fox dépeint une jeune génération pacifiste et cosmopolite, mais dont l’harmonie est sans cesse menacée. La réalité des territoires plane au dessus des quatre personnages. Après leur première nuit ensemble, Noam explique à Ashraf, en hébreu, que le mot “éclater” peut avoir plusieurs sens : il y a s’éclater (au lit) et faire éclater une bombe. Comme si, dans ce film, il y avait une différence. Leur amour ne sera pas compris. Pas même en Israël. La découverte de la nationalité d’Ashraf le fera fuir vers son pays, où l’attendent sa sœur et son mari terroriste. L’attentat perpétré par ce dernier dans les rues de Tel Aviv fera une victime parmi les colocataires, rappelant que les deux camps n’échangent pas que baisers et caresses, et que, derrière l’insouciance, il y a la guerre. Il y a aussi la nostalgie. Celle de leur enfance, durant laquelle Noam et Ashraf ont du se croiser, dans un square de Jérusalem, où la mère du premier laissait son fils jouer avec des petits Palestiniens.

Parmi les personnages, Yali est le seul à faire preuve de lucidité. A l’idée d’héberger un ressortissant arabe, c’est lui qui émet des réserves, avant d’accepter « pour ne pas être accusé de saboter la gauche ». C’est aussi lui qui ressent, sur son lit d’hôpital, une décharge électrique annonçant la fin. Mais, au nom de l’amour qu’il lui porte, il avait encouragé Noam à rejoindre son amoureux, quand ce dernier était retourné en Palestine, lui soufflant des bulles de savon au visage. Vite éclatées, comme le reste.

Obama crève l’écran

Publié par   : Bolivianita le  : octobre 22, 2008

Vote

Entre David Palmer à Barack Obama, juste 85 millions d'électeurs...
Entre Palmer à Obama, 85 millions d’électeurs.

Avant d’apparaître dans l’esprit des électeurs américains, l’idée d’élire un président noir à la Maison blanche était déjà née dans la fiction. Un présage ?

Il est 4h du matin à Washington quand le président des Etats-Unis est destitué par son conseil pour n’avoir pas lancé, faute de preuves, des missiles en direction d’un pays musulman jamais cité. Dans 24 heures chrono, le président David Palmer est charismatique, démocrate, noir, et il ne fait pas la guerre à l’Irak. On a pensé : « Ce serait génial qu’il soit comme ça, pour de vrai, le président des Etats-Unis ! » Et voilà que Barack Obama déboule sur la scène politique, passe les primaires, et s’offre une course en tête dans la dernière ligne droite. Et là on se dit : « Il lui ressemble vachement, quand même, à David Palmer. » Sur son site Internet, Rue89 propose même un morphing, vidéo comparant physiquement le président fictif au candidat réel.

« Je pense que mon rôle peut avoir contribué à ouvrir les yeux du peuple américain. Et je parle de tout le peuple américain, du plus pauvre au plus riche », souligne son interprète, Dennis Haysbert. Mais si 24 heures chrono remporte un succès phénoménal depuis 2001, difficile de mesurer l’influence que peuvent exercer six saisons d’un Noir à la Maison blanche (quatre avec David Palmer comme président, deux avec son frère Wayne) sur les électeurs américains. Pour John W. Matviko, auteur du best seller Un président américain dans la culture populaire, le succès d’Obama, en particulier auprès des jeunes, est facilité par l’image positive des acteurs afro-américains. Will Smith, Denzel Washington, Morgan Freeman, Samuel Lee Jackson, Danny Glover… autant de figures de réussite dans la société américaine. De plus, les rôles qu’ils interprètent au cinéma les présentent souvent comme riches et puissants : avocats (Denzel Washington dans Philadelphia), hommes politiques (Morgan Freeman et Tommy Lister en président des Etats-Unis respectivement dans Deep impact et Le cinquième élément), hommes d’affaires (Will Smith dans Hitch…), policiers (Danny Glover dans l’Arme fatale…).
L’image est forte. Et largement différente de celle qui collait à la peau des Noirs avant la guerre. Esclaves, cireurs de chaussures, serviteurs… La petite bonne idiote de l’héroïne dans Autant en emporte le ventM’ame Scarlett, M’ame Scarlett ») en est le meilleur exemple. Après la guerre, ils sont toujours serviteurs, un peu bêtes, mais s’ajoutent à leur répertoire des rôles de danseurs et musiciens (jazz). Années 80. Le cinéma américain les représente violents, trafiquants, rebelles et défavorisés, comme pour exprimer la nécessité d’une lutte pour l’égalité de traitement, d’une révolution. Accomplie : En 2002, les Oscars consacrent pour la première fois deux Afro-américains, Denzel Washington et Halle Berry.

Acteurs noirs, politiques noirs, même trajectoire ? Si l’accès des premiers au box-office est facilité par un Hollywood ouvert et progressiste, les seconds sont confrontés à de larges franges bien plus conservatrices et racistes. Condoleezza Rice, secrétaire d’Etat, et son prédécesseur Colin Powell (qui vient de rejoindre les soutiens de Barack Obama) étaient les deux premiers Afro-américains occupant des fonctions au sommet de l’administration. Nommés par George Bush, pas par le peuple. S’ils avaient eu le choix du président, dans 24 heures chrono, les Américains auraient-ils élu David Palmer ?

Virginie Tauzin

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